Angles de murs découpés au laser, buées blanches d’où émergent les pointes d’une Tour Eiffel ou d’une église du Sacré Cœur émergeant d’un rêve, accordéon d’escaliers figé en contre plongée... Quel étrange univers que celui de Guillaume Lavrut. Ses images lumineuses semblent déconnectées de la pendule. Est-ce le matin, le soir, ou bien l’après-midi ? La rugosité attendue du réel s’évanouit dans un chromatisme doucereux presque mièvre. La ville, récurée par la couleur et la lumière, surgit sans aspérités. On la découvre presque artificielle comme celle d’un Truman show à la française.
Dans « Lignes de fuite » les personnages sont rares, saisis comme des figurines miniatures dans un décor léché d’où l’accident paraît exclu. Et pourtant... Lavrut introduit parfois le soupçon, l’imperceptible inconfort d’une inquiétante étrangeté, quand ce n’est pas le décalage dans la perception de lieux pourtant connus, porte ouverte à de nouveaux voyages immobiles.
Quel délice que de deviner, dans Paris, et comme pour la première fois, un jardin des Tuileries, pourtant mille fois arpenté mais jamais vu ainsi. Le bassin d’eau, à l’ovale coupé net, autour duquel patientent des passants assis, pourrait correspondre à la vision d’un paradis jardinier, vue en plongée à partir d’un œil zénithal. Serait-ce celui d’un dieu caché s’amusant de ces figurants pétrifiés dans la torpeur d’un farniente éternel ?
Guillaume Lavrut chemine dans la ville, s’y meut à l’affût tel un chasseur d’images, lui qui se reconnaît dans cette phrase de Robert Capa : « Les photos sont là. Il ne reste plus qu’à les prendre. » La connexion entre les deux est pourtant plus profonde qu’il n’y paraît. Car Lavrut braconne dans le réel les objets visuels qui s’y cachent et que personne d’autre ne détecte : l’arrondi d’un lampadaire, l’orangé d’un sémaphore, la géométrie d’un cours de tennis ou d’une flopée de parapluies ou bien encore l’éclat de ces carrosseries sublimées par les phares des voiture... Tout est là, comme un « ready- made » visuel qu’il lui suffit d’enregistrer.
Texte : Thierry Grillet
